La chambre était plongée dans l'obscurité. Il était étendu en travers du lit. Les traits de son visage étaient sereins mais ses cheveux ébouriffés témoignaient d'une nuit agitée. Le capharnaüm de la vaste pièce contrastait avec le silence empli de mystère qui y régnait. Tout avait été mis sans dessus-dessous. Il ne dormait que depuis quelques heures. Un bout de papier gisait sur un des oreillers. C'était une lettre de son père. Une lettre d'adieu. La date était celle de l'avant-veille.
La pâle lumière de janvier stagnait dans les autres pièces du vaste appartement. Le parquet du salon était jonché de papiers de toutes sortes, de magasines et de bouquins. On distinguait à peine la table basse devant le canapé, au centre de la pièce. La cheminée avait servi récemment. Une odeur de feu de bois envahissait les lieux. Dans la cuisine, la vaisselle s'entassait l'évier. L'horloge au dessus du bar indiquait treize heures.
Alexandre ouvrit enfin les yeux. Il se tourna, se retourna sur le lit, attrapa le drap qui avait glissé sur le sol durant la nuit, puis se rendormi. Une faible lueur pénétrait dans la chambre par la fente d'un volet.
Il était seize heures quand Alexandre se leva. Ebloui par le soleil, qui avait fait son apparition plus tôt dans l'après-midi, il se dirigea à tâtons vers la salle de bain. Quelques minutes plus tard il sortit de sa douche et alla se faire chauffer une tasse de café, avec pour unique vêtement une serviette autour de la taille. Il s'assit à la table, le menton dans les mains, le regard dans le vide. Une larme apparut, qui courrait sur sa joue. Il pensait à son père. Il essayait de comprendre. Comprendre ce qui l'avait poussé à mettre fin à ses jours. La lettre ne le disait pas. Il se sentit seul. Un grand vide s'était emparé de lui depuis l'annonce du drame. Une colère insatiable l'emportait dans des élans de rage. Il cassait, lançait, renversait tout ce qui se retrouvait sous ses mains. Puis il se calmait, s'asseyait dans le canapé et il pleurait. Cela faisait deux jours qu'il n'avait vu ni parlé à personne. Il avait éteint son téléphone portable et restait sourd aux coups de sonnette et aux tambourinades sur sa porte d'entrée.
La nuit était tombée quand Alexandre alla se chercher une bière dans le frigo. Il fit les cents pas. Il semblait bien petit dans cet appartement dix fois trop grand pour lui. Des baffles suspendus dans chaque salle diffusaient un live de Peter Gabriel, chanteur que son père aimait beaucoup. Alexandre marchait, sa bière à la main, puis s'arrêtait, levant la tête et repartait en soufflant quelques paroles.
C'est en passant dans le hall d'entrée pour la énième fois que quelque chose attira son attention : une enveloppe gisait sur le sol, devant la porte. Elle n'était pas là lorsqu'il était passé il y avait à peine quelques minutes. Intrigué, il s'accroupit devant l'objet mystérieux. L'enveloppe était vierge de toute écriture. Il en sortit lentement le morceau de papier plié avec soin.
Cher voisin,
Cela ne fait que trois mois que j'ai emménagé, mais je crois savoir que tu sors beaucoup et que tu reçois beaucoup également. Or depuis quelques jours, chaque fois que je sors de chez moi j'entends du bruit dans l'appartement mais tu n'ouvre pas à tes amis, bien qu'ils s'acharnent à ta porte. Tout cela a éveillé ma curiosité. Ainsi, j'ai demandé ce qui se passait à un de tes amis, Tom. Après quelques réticences il m'a dit ce qu'il s'était passé. J'en suis désolée et sache que si tu a besoin de parler à quelqu'un, ma porte te sera ouverte.
Excuse-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas mais je n'ai pas oublié la soirée que j'ai passée en ta compagnie. Je te trouve attachant et je suis sensible à ce qui t'arrive.
Amicalement, Anaïs.
Tout en lisant la lettre, Alexandre était allé s'assoir dans le canapé. Il la relit plusieurs fois et s'allongea, dubitatif. Il réfléchit, les yeux fixés au plafond. Au bout d'un moment qui paru durer une éternité, il se rendit dans la cuisine, avala une part de pizza et se jeta sur son lit.
Au milieu de la nuit, il se réveilla en sursaut. Un brouhaha de voix entremêlées provenait du palier. Il se leva et scruta le pas de la porte à travers l'½il de b½uf. C'était sa voisine qui rentrait de soirée. Ses amis l'avaient raccompagnée et descendaient maintenant l'escalier à pas bruyants. La porte de l'appartement d'en face se referma. Il hésita quelques secondes, passa dans la salle de bain histoire d'avoir l'air présentable, puis vint se figer devant la porte d'Anaïs. Après un moment, il se décida. Il frappa trois coups à la porte. Bien que fatigué et triste, il fit l'effort de sourire lorsque la porte s'ouvrit. Anaïs eu un mouvement de surprise, puis se ressaisit :
_ Bonsoir Alexandre, dit-elle souriant timidement, vient, entre.
_ Merci.
_ Tu veux boire quelque chose ? proposa-t-elle en l'entrainant vers le salon. Assis toi.
_ Oui volontiers.
_ Un thé, jus de fruit, chocolat, une bière... ?
_ Un jus de fruit, oui s'il te plait.
Elle passa derrière le bar qui séparait la pièce en deux, un côté cuisine et de l'autre le salon. Elle attrapa deux verres dans le placard au dessus de l'évier et du jus d'oranges dans le frigo.
_ Alors comment te sens-tu ? reprit-elle.
_ Comme quelqu'un qui vient de perdre son père.
_ Excuse-moi.
Anaïs s'était assise dans le fauteuil en face de lui. Elle fixait ses mains dans les quelles il avait plongé son visage. La lourdeur du silence la mis mal à l'aise. Il releva la tête, plongeant son regard dans le sien, puis se détourna, se leva et fit le tour de la pièce avec une lenteur oppressante, prenait et reposait les objets, faisait glisser ses doigts sur les meubles tout en avançant. Il répéta ainsi plusieurs fois son manège. Anaïs le suivait au bruit de ses pas et le dévisageait quand il passait dans son champ de vision.
Puis il s'arrêta. Il était juste derrière Anaïs, lui tournant le dos. Les quelques secondes qui suivirent parurent durer une éternité. C'est alors qu'elle s'avança dans son dos, posa le menton sur son épaule et, après une hésitation, le serra dans ses bras. Ses sanglots s'étaient intensifiés. Il serra ses petites mains contre son torse, fit volte-face pour la serrer plus fort tout contre lui. Elle déposa un baiser sur sa joue humide. Il se blottit contre elle. Elle le serra plus fort. Ils restèrent ainsi immobiles plusieurs minutes. La chaleur de son corps svelte lui apportait le réconfort qu'il avait espéré en passant la porte de l'appartement tout à l'heure. « Merci », lui souffla-t-il à l'oreille. Elle lui sourit, il lui pris la main, l'entraina vers la porte d'entrée, ouvrit la porte, se retourna, la pris une dernière fois dans ses bras et lui baisa le front avant de faire trois pas jusqu'à la porte de son propre appartement, juste en face. Il saisit la poignée, se retourna pour lui sourire mais elle avait déjà refermé la porte derrière elle. Il dormit comme un bébé cette nuit-là.